17-06-2013 08:53 - L’huile de toogga, un trésor de vie…

L’huile de toogga, un trésor de vie…

Dans la gestion durable de notre environnement, sa valorisation occupe une place prépondérante. Lorsqu’il s’agit de ressources non-renouvelables, la durabilité relève de la seule capacité à transformer cette valorisation, forcément limitée dans le temps, en ressources renouvelables.

Une démarche pas facile à poursuivre sans faiblesse, tant l’urgence des besoins immédiats ne cesse de la perturber. Pour autant, est-ce plus aisé de valoriser efficacement nos ressources renouvelables ?

Efficacement, c’est-à-dire, d’abord, de façon pérenne, en retournant, au milieu nourricier, une part suffisamment conséquente des bénéfices pour produire un réel développement ? La présentation du projet Toogga va nous permettre d’entrevoir des perspectives…

Toogga en hassaniya, murtood en pular, kile en soninké et sump en wolof, la « datte du désert » est le fruit d’un épineux du désert, le Balanites aegyptiaca, de son nom scientifique latin ; teychott en hassaniya, mourtoki en pular, sekhéné en soninké. La variété de ses noms locaux indique son immémoriale popularité (1).

La pulpe du fruit, très appréciée des enfants, qui le suçotent comme un bonbon, et des petite ruminants, surtout les chèvres, contient une gomme douce amère qui a diverses utilisations médicinales. Une émulsion des fruits fournit, ainsi, un poison contre les escargots d'eau douce, qui servent d'hôte intermédiaire à la bilharzie, contre les larves de ce parasite, ainsi que contre les mouches Cyclops, vecteurs du ver de Guinée.

Avec cette toute simple préparation, on peut facilement décontaminer les points d'eau, car l'arbre n'est toxique ni pour l'homme ni pour les animaux domestiques. Mais ce qui intéresse surtout les promoteurs du projet Toogga, c’est le noyau même du fruit.

Non seulement celui-ci contient 40% d'une précieuse huile comestible et transformable en produits cosmétiques (2), mais, encore, le reliquat de la fève, une fois l’huile extraite, produit un tourteau de grande valeur nutritive pour le bétail.

L’huile a particulièrement attiré l’attention de Mohamed Baba, professeur à l’Institut de chimie de Clermont-Ferrand, en France, Ahmed Amou Ould Moustapha, chef d’un cabinet de radiologie à Beauvais, également en France, et Cheikh Abdallahi Ould Saïd, ingénieur d’Etat en électrotechnique, installé à Nouakchott.

Après études attentives du produit et de son environnement, ces trois mauritaniens se sont convaincus de leurs vertus exceptionnelles, susceptibles de générer un marché au moins aussi important que l’huile d’argane, la célèbre spécialité de la région d’Agadir, au Maroc, dont celle de toogga partage beaucoup de qualités et en comporte, même, de supérieures, on le verra plus loin.

Composée, à 72%, d’acides gras non-saturés d’importance essentielle (Oméga 6 et 9), l’huile de toogga est également antifongique, antivirale, bactéricide et anti-inflammatoire. Obtenue par simple pression à froid directe, après décortication mécanique, elle se présente sous une forme « sèche », c’est-à-dire qu’elle peut s’appliquer pure sur la peau, n’y laissant aucun film gras.

Hydratante, régénérante, réparatrice et anti-oxydante, elle se révèle, ainsi, une excellente défense contre les radicaux libres, causes, on le sait, du vieillissement. Soumise, avant la pression à froid, à une torréfaction parfaitement calculée, en intensité de chaleur et en durée, la fève produit une variété légèrement différente d’huile – pas dans sa composition ni dans ses propriétés, inchangées, mais dans sa texture et son goût – fort prisée des gourmets.

Cette huile de table, utilisée en assaisonnement et condiment, combat le mauvais cholestérol et régule la tension artérielle. D’un point de vue diététique, elle est supérieure à l’huile d’olive. Mais son plus grand avantage, probablement, sur la plupart de ses concurrentes, c’est l’exceptionnel état écologique de l’environnement dont elle est issue.

La bande saharo-sahélienne est, par l’indigence même de son développement industriel et passées les quelques dizaines de kilomètres d’agriculture parfois intensive bordant ses rares fleuves, exempte de toute problématique pesticide ou insecticide, plus généralement chimique.

Le Balanites aegyptiaca est un habitant naturel des zones arides et cette qualité le tient à l’écart des effluves et produits qui empoisonnent, ailleurs, les meilleures intentions de culture biologique et, partant, les consommateurs. On verra, plus loin, que le respect de cette particularité exceptionnelle va induire un mode totalement original d’exploitation qui ne peut être fondée sur une vision intensive de production.

Quel label ?

La question en pose, tout d’abord, une autre. Comment préserver la « pureté » écologique du fruit, jusqu’à sa transformation finale offerte au consommateur lambda, à Paris, New-York ou Pékin ? Comment garantir, à celui-ci, un contrôle rigoureux et objectivement mesurable de la chaîne de production ? De toute évidence, la Mauritanie n’est pas encore outillée, en la matière.

Non pas tant d’un point de vue matériel – machines à torréfier et moulins à huile peuvent facilement s’acquérir – mais, plutôt, de technicité – les compétences et, surtout, la rigueur dans l’exécution des tâches, ne s’acquièrent pas, elles, en un jour – et, plus encore, de confiance : trop d’agréments, dans notre pays, sont obtenus par simple voie de copinage ou de dessous-de-table pour laisser espérer une rapide audience internationale au moindre label local.

C’est essentiellement pour cette raison que les promoteurs du projet Toogga ont choisi d’établir son siège social et son unité de transformation en France. Un quasi-impératif stratégique pour lancer leurs produits dans les plus solides conditions possibles mais qui sera lourd de conséquences, en termes de répartition de la plus-value, s’il perdure trop longtemps dans cette structuration.

S’appuyant sur des récoltes et un décorticage mécanique réalisés, en Mauritanie, par une coopérative féminine, la transformation et la vente en France devraient absorber, dans les conditions susdites, plus de 80% de la plus-value. Pour comprendre l’enjeu, il faut bien entendre qu’un projet de développement n’offre de perspectives vraiment durables qu’à partir du moment où son assise récupère au moins 51% de sa plus-value.

Dans l’état actuel de déséquilibre des échanges entre le Nord et le Sud, disons même que le dynamisme idéal voudrait que le rapport soit de deux-tiers un tiers en faveur du Sud.

Dans quelle mesure et à quelle échéance le projet Toogga pourra-t-il s’approcher d’une telle équité ? Si la réussite de son lancement en France est, bien évidemment, le préalable à tout embryon de réponse, il n’en reste pas moins qu’une grande part de celle-ci réside dans la capacité de notre nation à promouvoir les comportements et les outils indispensables à la valorisation de son capital biologique.

Mais il ne s’agit pas de déterminer, sur le papier, des contraintes réglementaires étrangères aux mentalités locales. Nous n’avons que trop d’exemples, en Mauritanie, de textes législatifs foulés quotidiennement aux pieds de ceux-là mêmes qui les ont votés. C’est tout un travail de sensibilisation et de prise de conscience à mener, de projets concrets à fédérer, mettre en commun et au diapason, avant d’envisager, en concertation entre tous les partenaires concernés, un cadre réglementaire cohérent.

C’est donc dans le contexte de la société civile, soutenue par l’Etat et les bailleurs institutionnels au développement, qu’on aura le plus de chances de réaliser les conditions optimales de cette exploitation durable de nos ressources renouvelables.

A cet égard, les promoteurs du projet Toogga ont établis des contacts avec l’association mauritanienne PRoduits d’Excellence d’une FIlière de plantes MEDIcinales en Mauritanie (PREFIMEDIM) qui s’évertue à mettre en place, depuis 2007, un projet communautaire cohérent, regroupant tous les acteurs réels ou potentiels d’un tel développement (3).

Quelle production ?

On l’aura compris. Quelles que soient les qualités intrinsèques de l’huile de toogga, son plus grand argument de vente, c’est la qualité biologique de son terroir et de sa chaîne de fabrication. On vient de voir que l’hypothétique installation de l’intégralité de cette dernière sur le territoire mauritanien nécessite un travail d’ordre collectif, fondant et crédibilisant un label bio national.

Mais il est d’autant moins vain de nous pencher, également, sur la spécificité écologique du Balanites aegyptiaca qu’elle met immédiatement en cause l’organisation de la production évidemment essentielle à toute l’entreprise. Sans fruit, pas d’huile et soyons bref : on avancera, ici, que la meilleure façon de préserver la qualité biologique de celui-ci est de se contenter de le cueillir, en excluant toute idée de production intensive. Cela implique deux politiques.

En un, laisser toujours une part conséquente de fruits au biotope, 20% au minimum, afin que la reproduction naturelle de l’espèce soit toujours et partout assurée (4). En deux, étaler le réseau de récolte sur la plus grande surface possible de l’immense domaine de l’espèce – quelque trois millions de kilomètres carrés, au bas mot – en faisant appel à la multitude de petites coopératives féminines, mais, aussi, de bergers, actifs dans tout l’espace saharo-sahélien.

Un projet de longue haleine, bien sûr, à développer sur le mode de la tache… d’huile, qui suppose, ici encore, un gros et patient travail de la société civile. A bien y regarder, il s’agit, même, d’un autre type de rentabilisation du biotope, à mille milles des modèles productivistes des années 60 qui ne cessent de pourrir et la planète et la vie qui s’y blottit.

Une telle démarche est, en effet, de nature à générer quantité de projets populaires connexes. Un exemple, parmi d’autres : une part des revenus générés par la cueillette peut être investie, par chaque coopérative, dans un projet très localisé de cultures de plantes médicinales et maraîchères, combinant objectifs vivriers et nouvelles sources de revenus, à l’intérieur d’un bio-réseau nationalisé et de plus en plus affiné ;

tandis qu’une part des revenus réalisés en aval peut être investie, elle, dans des projets de sensibilisation, formation et équipements, gérés, au niveau de chaque pays, par des associations nationales soutenues par leur Etat respectif et autres partenaires techniques et financiers institutionnels.

La gestion pérenne des ressources renouvelables, on s’en sera maintenant rendu compte, ne peut reposer que sur une symbiose entre le secteur privé, le secteur associatif et le secteur public. Ecologie, social et économie, intérêts vitaux, intérêts privés et intérêts collectifs forment un tout.

Ce n’est pas tout de le dire, il faut le réaliser, étudier ses modalités d’existence, adapter nos comportements, afin de lui donner les meilleures chances de viabilité.

Alors que d’autres s’acharnent, avec de très gros moyens, à les réduire – fondements éthiques déficients, perspectives caduques ou bornées, erreurs dramatiques de stratégie d’investissements, les manipulations génétiques d’un Monsanto témoignent, à cet égard, de l’ampleur du désastre qu’il s’agit de conjurer – notre planète s’efforce à (re)tisser la protection d’une multitude d’initiatives vivantes et interconnectées, fermement liées par l’idée de justice et d’équité. Le projet Toogga est de ceux-là. Bienvenue au club !

Ian Mansour de Grange

Notes

(1) : C’est la quatrième espèce végétale la plus recherchée par les tradithérapeutes mauritaniens, après Cassia italica (Véléjit, bawlo…), Ziziphus mauritania (sidr, diabi, liabo, fa, n’tomore…) et, trônant en tête de liste, Acacia sénégal (‘ilk, patoki, dibé…). Avec plus de 40 tonnes/an vendues sur le marché nouakchottois, elle occupe, quantitativement, la troisième marche du podium commercial de ces espèces.

(2) : Pour plus de détails, consulter le site du projet : www.toogga.fr

(3) : pour plus de détails sur cette association, s’adresser à : prefimedim@gmail.com

() : A cet égard, le programme Toogga prévoit de subventionner l’achat de chèvres pour les femmes récolteuses, contre la collecte, dans les enclos, des noyaux régurgités par les chèvres. Après leur séjour dans la panse des ruminants, les graines auraient, en effet, un temps de levée de dormance réduit, augmentant leurs chances de germination, après dissémination dans la Nature.




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Commentaires (2)

  • greensun (H) 17/06/2013 18:23 X

    Salut,
    Moi j'aurais préféré le Maroc à la France pour des raisons de proximité et pour la non moins importante raison que vous citez: Ecologie, social et économie, intérêts vitaux, intérêts privés et intérêts collectifs forment un tout...

  • antipervers (H) 17/06/2013 14:39 X

    Belle piste d'espoir, qui fait se rejoindre l'idéal et le concret.