30-12-2016 01:45 - Racisme en Tunisie : « On nous donne l’impression d’être des sous-hommes »

Racisme en Tunisie : « On nous donne l’impression d’être des sous-hommes »

Jeune Afrique - La violente attaque de trois personnes d’origine congolaise samedi à Tunis a choqué une partie de la population et relancé le débat autour du racisme anti-noir en Tunisie. Contactés par Jeune Afrique, quatre étudiants noirs témoignent.

Le président de l’Assemblée des représentants du peuple (APR), Mohamed Ennaceur, a reçu le 27 décembre au Bardo des proches des étudiants congolais agressés au couteau trois jours plus tôt dans le centre-ville de Tunis, condamnant un « acte raciste » et rejetant « toutes les formes de discrimination raciale ».

La veille, journée nationale contre la discrimination raciale, le chef du gouvernement, Youssef Chahed, avait appelé à l’examen « en urgence » par le Parlement d’un projet de loi pénalisant le racisme. « Il faut une stratégie nationale afin de changer les mentalités, [et] une loi qui criminalise la discrimination », a-t-il déclaré.

Doit-on pour autant faire de ce racisme une généralité ? Jusqu’où peuvent aller ces actes et mots discriminatoires ? Paul Laurent, Imen, Corneil et Rania nous font part de leurs expériences et leur ressenti à ce sujet.

Paul Laurent Nyobe Lipot, 24 ans, étudiant camerounais à Sfax

« Étudiant en génie pétrolier dans une école d’ingénieurs à Sfax, je suis également vice-président de l’association des étudiants et stagiaire camerounais en Tunisie (AESCT) et je souffre malheureusement régulièrement d’actes, d’agressions et de paroles racistes à cause de ma couleur de peau.

Ceux-ci peuvent aller de l’injure publique (« guira-guira » en référence au singe, « kahlouch » qui signifie « noir » au sens péjoratif, et j’en passe) à l’humiliation (pincement du nez pour signifier qu’on sent mauvais, moqueries gratuites, refus de s’asseoir à côté « du noir », des chauffeurs de taxis qui ne veulent pas faire monter de noirs, etc.)

Tout cela nous donne l’impression d’être des sous-hommes en Tunisie.

Un matin, alors que j’allais en cours, des jeunes sur une moto se sont mis à m’insulter. Habitué à ces mots, je n’ai pas daigné répondre aux provocations. Ils sont alors revenus vers moi et m’ont lancé des œufs pourris. Je n’ai pas eu la force d’aller en cours ce jour-là…

Et ce racisme se fait aussi parfois ressentir dans le domaine de la santé. Un jour par exemple, j’ai dû conduire une jeune étudiante camerounaise dans un centre spécialisé pour interrompre une grossesse non désirée – l’interruption volontaire de grossesse est légale en Tunisie depuis 1973. Les médecins ont refusé de lui prescrire des pilules abortives pour la simple raison qu’elle n’était pas, je cite, « arabe ».

Tout cela nous donne l’impression d’être des sous-hommes en Tunisie. Il est affligeant d’entendre les Tunisiens parler de l’Afrique comme si la Tunisie était un pays non-africain, ou de percevoir encore l’Afrique subsaharienne comme une zone de pauvreté dans laquelle les habitants n’ont aucun pouvoir d’achat. Loin de moi l’idée d’accabler tous les Tunisiens, et je garde aussi de bons souvenirs de l’hospitalité avec laquelle j’ai été accueilli, je suis fier d’apprendre auprès de ce peuple révolutionnaire.

Aujourd’hui, la Tunisie a le courage de prendre le problème au sérieux et la société civile agit pour tenter de faciliter notre intégration. La récente réaction du gouvernement est à louer, car il a enfin décidé de rompre avec la pratique du mutisme. Mais beaucoup reste encore à faire… »


Imen Guenich, 21 ans, étudiante tunisienne à Tunis

« Ma couleur de peau n’a jamais représenté un handicap pour moi, mon quotidien ressemble à celui de toutes les jeunes Tunisiennes de mon âge. On me prend par contre souvent pour une étrangère. Plus petite, je subissais les moqueries de mes camarades de classe sur ma couleur de peau. Je sentais bien que j’étais différente et je trouvais cela injuste. Je reçois aussi parfois des réflexions et des surnoms désagréables dans la rue.

Pourquoi le Tunisien a-t-il une image unidimensionnelle de la Tunisie ?


Mais avec le temps, je m’y suis habituée et j’ai même appris à en rire. Cela m’a poussé à constamment m’interroger : pourquoi le Tunisien a-t-il une image unidimensionnelle de la Tunisie ? Pourquoi, avec mes cheveux frisés et ma peau ébène, je ne peux représenter la beauté tunisienne ou arabe ? La lutte contre la discrimination raciale est principalement une lutte contre des mentalités individuelles et collective (société civile, médias, État).

L’État doit d’ailleurs intervenir en premier lieu au niveau de l’éducation, car je me souviens d’ « Amadou », l’unique personnage noir des manuels scolaires désigné comme un « Africain »… comme si la Tunisie faisait partie de l’Union européenne !

La Tunisie doit pénaliser la discrimination raciale car aujourd’hui encore, au nom du racisme, des personnes agressent, volent, braquent, insultent, humilient et ségrèguent des personnes compétentes qui ont du mal à pratiquer certains métiers comme animateur télé ou hôtesse par exemple. »


Corneil Bilolo, 25 ans, étudiant congolais à Tunis

« Je viens de Kinshasa et fais des études de génie informatique à l’école polytechnique méditerranéenne de Tunis. Le racisme, c’est mon pain quotidien, je suis habitué à l’injustice à cause de ma couleur de peau. Durant ma première année ici, je me mettais en colère, mais à force je ne réagis plus. Je fais semblant de ne pas entendre car le silence est la meilleure réponse à tout cela.

J’ai juste envie de finir mes études pour pouvoir rentrer chez moi. Je n’ai personnellement jamais été victime d’actes physiques, mais j’ai déjà été poursuivi par deux jeunes garçons à moto. Je reçois surtout des insultes, des surnoms (« guerd » -« singe »-, « kahlouch », Shrek, etc.) et des moqueries dans la rue ou dans des magasins. Mais j’ai aussi rencontré des Tunisiens très bons. On doit enseigner dès le plus jeune âge qu’une personne ne se résume pas à sa couleur de peau mais à son cœur.


Je n’ai pas choisi de naître noir.

Le drame qui s’est produit le samedi 24 décembre m’a laissé sans voix. On se dit que nous ne sommes plus en sécurité et qu’on pourrait mourir dans l’indifférence totale devant les forces de l’ordre et d’autres citoyens tunisiens. Ça fait mal… J’aime la Tunisie, je ne serais pas venu sinon. Mais je ne veux plus être condamné pour quelque chose dont je ne suis pas responsable. Je n’ai pas choisi de naître noir.

Dans les saintes écritures du Coran il est mentionné, sourate 35, versets 27-28 : « N’as-tu pas vu que, du ciel, Allah fait descendre l’eau? Puis Nous en faisons sortir des fruits de couleurs différentes. Et dans les montagnes, il y a des sillons blancs et rouges, de couleurs différentes, et des roches excessivement noires. Il y a pareillement des couleurs différentes, parmi les hommes, les animaux, et les bestiaux. » »


Rania Belhaj Romdhane, 21 ans, originaire de Gabès et étudiante à Tunis

Je suis étudiante en anglais et relations internationales à l’Institut supérieur des sciences humaines de Tunis, et activiste au sein de l’association M’nemty pour la lutte contre la discrimination raciale. Je subis des actes et des propos racistes quasi-quotidiennement à cause de ma couleur de peau. Un de mes pires souvenirs remonte à mon enfance, lorsque ma maîtresse à l’école primaire m’asseyait au fond de la classe parce que ma couleur de peau la dérangeait. Elle me l’avait dit franchement, de manière humiliante et blessante, et j’ai dû supporter ce traitement durant tout l’année, à l’âge de neuf ans.

Plus tard, au lycée, une des professeurs m’appelait « oussifa » (esclave en arabe) devant le reste de la classe. Ces événements à l’école ont profondément marqué l’enfant et l’adolescente que j’étais, car les personnes qui étaient supposées me protéger et m’apprendre des choses m’avaient en fait humiliée.

Ma maîtresse à l’école primaire m’asseyait au fond de la classe parce que ma couleur de peau la dérangeait.

Sans oublier la mentalité de certains Tunisiens, qui réduisent les femmes noires à des créatures sexuelles par exemple. Le racisme peut aussi être plus violent, comme ce jour où un enfant m’a jeté des cailloux en criant « retourne dans ton pays guira-guira ! Retourne en Afrique, la kahloucha (noire) ! » J’étais choquée.

Le rôle du gouvernement est de protéger tous ces citoyens via des lois protégeant les minorités, mais aussi en modifiant les programmes scolaires pour enseigner l’importance de la diversité. Mais c’est surtout un travail sur les mentalités qui doit être fait. Nous devons répandre l’amour et non la haine, et faire comprendre qu’une personne à la peau noire est une citoyenne comme une autre qui a le droit de vivre en paix dans ce pays. A l’attention du gouvernement tunisien : commencez à agir, et assez des fausses promesses ! »

Rebecca Chaouch




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Source : Jeune Afrique
Commentaires : 8
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Commentaires (8)

  • jamarii (H) 31/12/2016 06:21 X

    Bourguiba a rejeté le choix de son porte-parole qui lui avait proposé un grand cadre noir pour la représentation d’une ambassade européenne. Voilà ce qu’il lui a dit : Mais ? Vous êtes mahboul ou quoi ? Avec ce kahlouch, que voulez-vous qu’ils(les européens) pensent de nous ? Alors comment voulez-vous que la population tunisienne soit bien dressée alors que son père fondateur a été le premier à donner le plus mauvais exemple ? J’ai vécu plus d’une décennie en Tunisie. Tout ce qui a été relaté dans le texte est vrai. Plus fermé qu’un tunisien tu meurs. C’est une population qui est fermée en elle- même…Il n’est pas rare de voir un enfant accompagné de ses parents qui insulte à haute voix un noir et ce, à leur totale indifférence. Il arrive même qu’ils(les parents) en rigolent, c’est comme pour manifester que leur progéniture de 5ans a elle aussi compris la vrai vie. Il arrive que cette haine émane de la jalousie envers les noirs africains qui parfois mènent une vie de luxe par rapport à cette classe appelée AL MOUZAMMARINE qui signifie littéralement PAUVRES SOUFLES PAR DU VENT DE FLŪT. Personnellement, je peux sans crainte aucune, jurer sur le saint coran que le tunisien ne cesse d’en vouloir à Dieu d’avoir collé cette Tunisie au continent africain. Parole d’un ancien étudiant en Tunisie.

  • zder (H) 30/12/2016 17:45 X

    En RIM c'est pire, il y a l'esclavage et le racisme d'État

  • kolliyadio (H) 30/12/2016 12:38 X

    Difficile a comprendre! Peut on être musulmans et racistes. Ou sont les nouveaux islamistes islamisant détenteurs des Fatawas, Wait and see

  • a.bennan (H) 30/12/2016 11:10 X

    Venez en RIM et vs ne verrez jamais des choses pareilles.Ou alors allez au Mali et vs serez executes a la machette en plein Bamaco....

  • duroowo (H) 30/12/2016 11:04 X

    Comment comprendre maintenant au 21 siecle en 2016 c'est maintenant unpays comme la Tunisie la ou presque toute les grandes civilisation on passee c'est maintenant qu'il discute la loi contre le racisme? c'est vraiment bizard. Je lance l'appel a tous les etudients noirs qui sont en Tunisie aujourd'hui d'aller dans les autre pays d'afrique comme Kenya, Afrique du sud, Uganda, angola...... il y'a des universites qui sont 10000 fois mieux que toute les universites Maghrebines au moins on est comme eux il y'aura pas de probleme de discrimination basee sur la couleur ou qui est tu? La majeur parties des arabes et surtout d'aujourd'hui sont des racistes c'est plus fort qu'eux meme ils n'aimerions jamais un noir quelque soit la diplomacie, (parter au Youtube et ecouter Anis Choussane poete Tunisien ou un poete egyptien noir sont nombreux et commencer en mauritanie).

  • NDIEWO (H) 30/12/2016 11:00 X

    Une noire tunisienne m a dit qu il est préférable d être fou que d être noir en Tunisie.

  • mohamed w.l (H) 30/12/2016 10:14 X

    VOUS EXAGÉREZ CHAQUE JOUR DES NOIRS DES ARABES SONT AGRESSES EN FRANCE EN ALLEMAGNE EN ESPAGNE AU USA ET SA PASSE UN JEUNE MAURE A ETE TUE PAR VOITURE EN FRANCE ET PERSONNE NE PARLE DE RACISME MAIS ON TABASSE UN NOIR ON NE CHERCHE PAS POURQUOI ON CRIENT RACISME OUF QUEL COMPLEXE

  • alaska (H) 30/12/2016 03:09 X

    Alors qu'en Afrique noire, les arabes et toutes les autres races sont tranquilles et ne sont jamais inquiétés. Pourquoi alors prétendre que les noirs sont des sauvages??? Les vrais sauvages, pourritures humaines sont démasqués, ce sont les racistes envers les noirs; et ils sont aussi la présents parmi nous et prétendent connaitre l'islam lol