15-08-2026 20:54 - Dans une baie de Mauritanie rouillent depuis les années 1980 près de 300 navires que personne n’est jamais venu réclamer
SCIENCE POST - Imaginez des dizaines de squelettes métalliques échoués côte à côte, immobiles, offerts aux assauts de l’Atlantique depuis plus de quarante ans.
Pas de naufrage soudain, pas de tempête dévastatrice : simplement l’abandon, méthodique et silencieux, de navires entiers que leurs propriétaires ont préféré oublier plutôt que de démanteler dans les règles. Cette scène, digne d’un décor postapocalyptique, n’appartient pourtant pas à la fiction.
Elle existe bel et bien, quelque part sur la côte atlantique africaine, et continue chaque jour de rouiller un peu plus sous le regard résigné des habitants qui vivent tout autour.
Dans la baie de Nouadhibou, 300 épaves racontent une autre histoire de la mer
Au nord de la Mauritanie, la baie de Nouadhibou abrite ce que les spécialistes considèrent comme l’un des plus grands cimetières de navires au monde. On y dénombre aujourd’hui plus de 300 épaves, échouées dans des eaux peu profondes, à quelques encablures seulement du port et des habitations. Certaines sont de simples bateaux de pêche rongés par la rouille, d’autres d’imposants cargos dont la carcasse dépasse encore largement de la surface, comme figée dans le temps.
Ce paysage, à mi-chemin entre la friche industrielle et le tableau surréaliste, ne doit rien au hasard. Chaque navire raconte une histoire d’abandon, de renoncement économique, et parfois de fraude pure et simple. La baie est ainsi devenue, au fil des décennies, une sorte de mémoire flottante de la navigation mondiale, où se côtoient les vestiges de flottes entières venues mourir loin de leurs ports d’attache.
Comment ce cimetière flottant s’est-il formé en quarante ans
Tout commence dans les années 1980. À cette époque, démanteler un navire en fin de vie coûte cher : il faut le remorquer jusqu’à un chantier spécialisé, respecter des normes environnementales, payer une main-d’œuvre qualifiée. Face à ces contraintes, certains armateurs découvrent une solution bien plus économique : payer une simple redevance pour échouer leur bâtiment dans la baie de Nouadhibou, plutôt que de l’envoyer à la casse dans les règles.
Cette pratique prospère grâce à un contexte particulièrement propice : une absence de réglementation stricte, combinée à des soupçons persistants de corruption locale, permet à cette activité de se développer sans réel frein. D’année en année, les navires s’accumulent, chacun venant s’ajouter à la précédente génération d’épaves. Ce qui aurait dû rester une solution ponctuelle et marginale s’est transformé, au fil des décennies, en un système bien rodé, malgré les alertes répétées de la communauté internationale sur les risques environnementaux que cela représente.
Rouille, marée noire et pêcheurs : la vie impossible autour des carcasses
Derrière l’aspect presque fascinant de ce paysage de métal rouillé se cache une réalité bien plus préoccupante. Ces épaves, en se dégradant lentement sous l’effet du sel et des vagues, relâchent dans l’eau des résidus d’hydrocarbures, de peinture toxique et de divers métaux lourds. Résultat, l’écosystème marin local en paye directement le prix, avec des zones de pêche fragilisées juste à proximité d’une baie qui constitue pourtant une ressource économique vitale pour la région.
Paradoxalement, cette catastrophe environnementale a aussi donné naissance à une forme d’économie parallèle. Autour du port, des habitants récupèrent le métal, les câbles et divers matériaux encore exploitables sur ces navires abandonnés. Cette activité de récupération, aussi improvisée soit-elle, permet à plusieurs familles installées le long du littoral de subsister. On assiste ainsi à une situation à double tranchant : les épaves nourrissent une partie de la population locale tout en menaçant, à plus long terme, l’équilibre même de la baie dont dépendent les pêcheurs.
Démanteler ou préserver, le dilemme sans fin de Nouadhibou
Face à l’ampleur du problème, des opérations de démantèlement ont fini par être lancées. L’entreprise néerlandaise Mammoet Salvage a ainsi été chargée de retirer et détruire une soixantaine de ces carcasses flottantes, dans le but de désengorger le port et de limiter les risques de pollution. Pour mener à bien cette tâche titanesque, trois pelles hydrauliques Hitachi ZX870-3 ont été mobilisées, capables de venir à bout d’épaves dont le poids varie de 200 à 1 200 tonnes, un chiffre qui donne une idée assez concrète de la masse de métal accumulée au fil des décennies dans cette baie.
Mais retirer une épave n’est jamais une opération anodine. Il faut la découper sur place, évacuer les débris, gérer les résidus toxiques encore présents dans les coques, tout cela dans un environnement où les infrastructures locales restent limitées. Chaque navire démantelé représente donc une victoire, mais le chemin est encore long avant de voir la baie de Nouadhibou totalement débarrassée de ce passif industriel. Entre nécessité écologique et dépendance économique d’une partie de la population aux activités de récupération, la question de l’avenir de ce cimetière marin reste, aujourd’hui encore, loin d’être tranchée.
Ce que révèle finalement cette histoire, c’est la façon dont un simple manque de régulation peut, en quelques décennies, transformer une baie entière en symbole involontaire des dérives de l’industrie maritime mondiale. La baie de Nouadhibou continue de porter les stigmates de ces années d’abandon, quelque part entre décharge à ciel ouvert et musée à ciel ouvert de la négligence humaine.
Reste à savoir si les efforts de démantèlement engagés suffiront un jour à effacer cette étrange cicatrice de rouille sur la côte mauritanienne, ou si elle demeurera, pour longtemps encore, l’un des témoignages les plus frappants de notre rapport parfois très cavalier avec les océans.
Rédigé par Brice L.
