09-10-2026 01:22 - SOMELEC : deux incendies, une chaîne de défaillances et une réforme devenue incontournable

SOMELEC : deux incendies, une chaîne de défaillances et une réforme devenue incontournable

LE RÉNOVATEUR QUOTIDIEN - Le rapport de la commission indépendante présidée par Ousmane Mamoudou Kane met en lumière des insuffisances à plusieurs étapes du projet de nouvelles liaisons électriques : préparation du marché, qualification de l’entreprise, choix des câbles, contrôle des travaux et mise sous tension.

Les dégâts directs dépassent 220 millions d’ouguiyas nouvelles. Au-delà de la recherche des responsabilités, l’enquête pose une question fondamentale : comment les mécanismes de prévention et de contrôle ont-ils pu laisser se poursuivre des opérations présentant des risques techniques ?

Les incendies qui ont frappé, en août dernier, les postes de transformation électrique de Nouakchott ont plongé la capitale dans une crise dont les conséquences ont dépassé le seul secteur de l’électricité. Les perturbations de l’alimentation ont rappelé la place centrale de ces installations dans le fonctionnement de la ville.

Le rapport final de la commission indépendante présidée par Ousmane Mamoudou Kane, remis aux autorités le 6 octobre 2026, apporte désormais des éléments importants pour comprendre les circonstances de ces sinistres.

Le document ne se contente pas d’examiner les équipements touchés par les flammes. Il remonte le fil du projet, depuis la préparation du marché jusqu’à la mise en service des nouvelles liaisons, et relève des défaillances impliquant plusieurs intervenants : services du ministère de l’Énergie et du Pétrole, responsables de la SOMELEC, entreprise chargée des travaux et bureau d’études.

La principale leçon du rapport tient à l’enchaînement des manquements. Des insuffisances initiales dans la préparation du projet auraient été suivies de difficultés dans le choix de l’entreprise, d’incertitudes sur les caractéristiques des câbles et de contrôles techniques qui n’ont pas permis de prévenir les risques avant la mise sous tension.

Un projet lancé sur des bases fragiles

La commission relève que les trois nouvelles liaisons électriques concernées par le projet ont été lancées sans études techniques préalables suffisantes. Pour une infrastructure de cette importance, cette étape est déterminante : elle permet de définir les caractéristiques des équipements, d’évaluer les contraintes du réseau et de fixer les conditions dans lesquelles les travaux peuvent être exécutés en sécurité.Le calendrier prévu constitue un autre point de préoccupation.

Le délai initial d’exécution était d’environ quatre mois, alors que les experts consultés par la commission estimaient qu’il fallait entre dix et douze mois pour mener convenablement les opérations. Près de dix-neuf mois après le lancement du projet, celui-ci n’était toujours pas réceptionné.Un calendrier irréaliste ne constitue pas, à lui seul, une cause d’incendie.

Il peut cependant compliquer la préparation, l’approvisionnement et le contrôle des travaux, particulièrement lorsque les équipements sont soumis à des exigences techniques élevées. Il appartient alors au maître d’ouvrage de s’assurer que les impératifs de délai ne prennent jamais le pas sur les exigences de sécurité.

Le rapport interroge ainsi les conditions dans lesquelles le projet a été défini et engagé, avant même que les premières opérations sur le terrain ne commencent.

Le marché et les câbles : deux points sensibles

L’attribution du marché constitue l’un des volets les plus importants des conclusions. La commission estime que l’entreprise CTM Bâtiment n’aurait pas dû être qualifiée au regard des critères examinés. Trois offres seulement avaient été reçues, selon les éléments rapportés sur l’enquête.

Cette question est essentielle : dans les marchés d’infrastructures, la qualification ne doit pas être une formalité administrative. Elle vise à vérifier que le candidat dispose des compétences, des moyens humains et des capacités techniques nécessaires pour exécuter les travaux conformément aux exigences du cahier des charges.

Le dossier des câbles soulève des interrogations supplémentaires.

Après l’attribution du marché, l’entreprise a demandé à changer de fabricant. La SOMELEC aurait donné un accord de principe, sous réserve de recevoir les essais de type et les caractéristiques techniques du nouveau câble avant sa commande.Selon les conclusions présentées par le président de la commission, les documents nécessaires n’auraient pas été fournis pour le câble de 630 mm² finalement installé.

Aucun avenant n’aurait non plus formalisé ce changement. La commission indique ainsi ne pas avoir pu établir précisément les caractéristiques du câble posé.Il faut toutefois distinguer deux constats : l’absence de garanties documentaires suffisantes sur un équipement et la démonstration que cet équipement est, à lui seul, la cause d’un incendie. Ousmane Mamoudou Kane a précisé que la commission ne concluait pas que le câble constituait, isolément, la cause des sinistres.

Cette nuance est importante. Elle permet de comprendre la portée du rapport sans transformer une anomalie relevée dans le processus d’approvisionnement en une conclusion technique que l’enquête n’a pas établie.

La mise sous tension, moment décisif

Le suivi des travaux constitue un autre maillon sensible. Selon les éléments rendus publics, la pose des câbles a été effectuée en l’absence de l’ingénieur-conseil. Le suivi a été confié aux services techniques de la SOMELEC, déjà mobilisés par l’exploitation quotidienne du réseau.Lorsque l’ingénieur-conseil est intervenu, les câbles étaient déjà posés et enterrés.

Des anomalies ont ensuite été relevées lors des essais. Une mise sous tension à vide a été autorisée, mais les experts consultés par la commission ont eux-mêmes critiqué cette décision. Les liaisons ont finalement été mises sous charge malgré les réserves signalées, dans un contexte marqué par les besoins d’alimentation électrique de Nouakchott.La différence entre mise sous tension à vide et mise sous charge mérite d’être soulignée.

La première consiste à alimenter une installation sans lui faire supporter sa charge normale ; la seconde l’expose aux conditions effectives de fonctionnement. Les deux opérations ne présentent donc pas les mêmes exigences ni les mêmes risques.

Dans une installation électrique, la présence d’anomalies ou de réserves doit conduire à des vérifications adaptées avant le passage à l’étape suivante. La pression liée aux besoins du réseau peut expliquer les contraintes auxquelles les responsables étaient confrontés, mais elle ne dispense pas de s’assurer que les conditions de sécurité sont réunies.

Le rapport met ainsi en évidence un problème de décision : comment concilier l’urgence de l’approvisionnement électrique avec l’obligation de ne pas mettre en service une installation dont la conformité n’est pas suffisamment établie ?

Des responsabilités à plusieurs niveaux

Les conclusions ne désignent pas un seul responsable. Elles répartissent les manquements entre plusieurs acteurs, en fonction de leurs missions et de la chronologie du projet.Au niveau du ministère de l’Énergie et du Pétrole, la commission relève des insuffisances de supervision administrative, financière et technique, notamment l’absence de rapports périodiques permettant de documenter l’avancement des travaux, la validation des étapes et le suivi des risques.

À la SOMELEC, elle distingue les responsabilités liées à la préparation et à l’attribution du marché de celles relatives au suivi de son exécution. L’ancien directeur général, en fonction d’août 2024 à juin 2025, est cité pour des irrégularités concernant le lancement et l’attribution du projet. Son successeur, en poste depuis juillet 2025, est mis en cause pour des insuffisances dans le suivi des travaux et la non-application de pénalités de retard.

L’entreprise CTM Bâtiment est concernée par les questions de qualification, de conformité des équipements et de respect des délais. Le bureau d’études IRAF est, pour sa part, mis en cause pour des insuffisances dans le suivi technique et les rapports, ainsi que pour les conditions dans lesquelles la mise sous tension a été autorisée malgré des réserves.

Cette répartition montre que la sécurité d’un projet ne dépend pas uniquement de la qualité du travail de l’entreprise. Elle repose aussi sur la solidité des études, la rigueur des contrôles, la traçabilité des décisions et la capacité de chaque intervenant à exercer pleinement ses responsabilités.

Les constats de la commission doivent néanmoins être distingués des décisions administratives ou judiciaires susceptibles d’intervenir. Les responsabilités définitives et les éventuelles sanctions doivent être établies dans le respect des procédures applicables.

Plus de 220 millions d’ouguiyas de dommages directs

Le coût financier donne la mesure de la crise. Selon le rapport final, les dommages directs dépassent 220 millions d’ouguiyas nouvelles. La SOMELEC évalue, pour sa part, à 143,9 millions d’ouguiyas nouvelles le coût de remise en état des deux postes incendiés.Ces montants ne recouvrent pas nécessairement le même périmètre : les dommages directs évalués par la commission et le coût des travaux de réhabilitation estimé par l’entreprise publique correspondent à deux évaluations distinctes.

Ils ne doivent donc pas être additionnés sans connaître précisément les postes de dépenses concernés.À ces coûts s’ajoutent les conséquences des perturbations du service, les interventions d’urgence et les moyens mobilisés pour rétablir l’alimentation électrique.

Pour les ménages, les entreprises et les services publics, les interruptions ont également un coût qui ne se résume pas aux dépenses de réparation.La commission relève par ailleurs que les procédures protocolaires en vigueur ont retardé l’intervention des secours. Elle recommande une coordination plus étroite entre la SOMELEC et la Protection civile.

Cette recommandation touche à un aspect souvent négligé de la sécurité des infrastructures : la prévention est indispensable, mais les dispositifs d’intervention doivent eux aussi être conçus pour agir rapidement lorsque survient un incident.

La SOMELEC face à ses propres limites

Au-delà des responsabilités individuelles, le rapport soulève une question institutionnelle : celle des capacités de la SOMELEC à préparer, suivre et contrôler des projets d’investissement complexes. Les insuffisances relevées dans les études préalables, le suivi des travaux et la traçabilité des validations interrogent l’organisation interne de l’entreprise. Une société chargée d’un service aussi essentiel doit pouvoir s’appuyer sur des procédures claires, des équipes suffisamment spécialisées et des mécanismes de contrôle indépendants de la pression quotidienne liée à l’exploitation du réseau.

Le rapport préconise notamment un diagnostic des installations par un expert mandaté, des mesures correctives et préventives, ainsi qu’une mise à niveau plus globale des équipements de distribution. Il recommande également une assistance technique approfondie et une réorganisation de la société.

Ces propositions ne concernent pas seulement la réparation des postes endommagés. Elles visent à réduire le risque de répétition d’incidents comparables, en agissant sur les méthodes de travail, les compétences techniques et la gestion des investissements.

Des recommandations à transformer en décisions

Le 8 octobre, après la présentation des conclusions de la commission, le président de la République a instruit le gouvernement de mettre en œuvre intégralement les recommandations du rapport et d’en assurer la publication.

Le Premier ministre, El Moctar Ould Djay, a annoncé des mesures administratives à l’encontre des personnes ayant manqué à leurs obligations, ainsi que l’engagement des procédures judiciaires nécessaires lorsque les faits le justifient.

Les autorités ont également demandé que la réhabilitation des deux postes soit engagée et qu’un plan organisationnel et de développement soit élaboré pour la SOMELEC.

La suite dépendra de la traduction de ces orientations en mesures vérifiables : clarification des responsabilités, contrôle de conformité des équipements, révision des procédures de passation et de suivi des marchés, renforcement des capacités techniques et amélioration de la coordination des secours.

La publication du rapport intégral, annoncée par les autorités, sera déterminante pour permettre à l’opinion publique de consulter les constats dans leur ensemble, de comprendre les recommandations et d’en suivre l’application.

Au terme de cette enquête, la question dépasse donc les circonstances immédiates des incendies. Elle touche à la manière dont un projet public est préparé, exécuté, contrôlé et mis en service. Une infrastructure électrique ne devient pas sûre par la seule signature d’un marché ni par l’achèvement matériel des travaux.

Sa sécurité dépend de contrôles rigoureux, de décisions documentées et de la capacité des responsables à interrompre une opération lorsque les garanties nécessaires ne sont pas réunies.

C’est à cette exigence que les suites du rapport seront désormais jugées : non seulement réparer ce qui a été détruit, mais corriger les défaillances qui ont permis à plusieurs alertes de ne pas empêcher la crise.





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