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29-03-2012

04:54

Interview avec le Commissaire européen pour le développement, Andris Piebalgs.

"L’option militaire pour combattre le terrorisme au Sahel est lourde de conséquences car des soldats y perdent leur vie, mais je ne vois pas d’autres alternatives valables".

Dans cette interview exclusive accordée aux journaux Les Echos (Mali), Le Républicain (Niger), Le Calame (Mauritanie), Sud Quotidien (Sénégal), The Zimbabwean (Zimbabwe), Addis Fortune (Ethiopie) et le site Afronline.org (Italie), le commissaire européen au développement, Andris Piebalgs revient sur la nouvelle politique européenne dite ‘’Programme pour le changement’’, l’aide au développement, le terrorisme et la famine au Sahel et l’insécurité au Nord Mali. A noter que cette interview a été réalisée avant le coup d’Etat qui a renversé le président Toumani Touré.

Le nouveau « programme pour le changement » de la politique de développement de l’Union Européenne que vous avez présenté à Bruxelles en octobre 2011 compte revoir les priorités de l’aide que l’UE fournit aux pays en développement et privilégier les secteurs où l’impact sera majeur afin d’en optimiser les effets sur la réduction de la pauvreté. Quels sont les secteurs en question ? Et dans quelle mesure la stratégie de la Commission européenne s’aligne-t-elle sur les stratégies de développement des pays bénéficiaires ?

L'Union européenne a une longue expérience dans le domaine de la coopération au développement. Au sein de cette expérience, l’approche stratégique de l’aide a été un défi majeur. L’UE a fait le choix d’une intervention dans un grand nombre de secteurs qui nous a permis d’obtenir de bons résultats, mais pas à grande échelle. Notre nouveau « Programme pour le changement » doit tout d’abord être associé sur la base d’un commun accord aux plans de développement de nos pays partenaires qui sont en charge d’identifier les domaines où nous pourrions obtenir l’impact le plus important. Le choix des secteurs d’intervention varie de pays à pays.

Beaucoup d’entre eux ont le potentiel pour accéder à l’énergie, mais l’on pourrait parfaitement mobiliser les ressources dans les infrastructures routières, ce qui est déjà le cas en Ethiopie où nous avons travaillé avec beaucoup de succès. Ce pourrait être aussi la santé, dans ce cas l’idée est d’effectuer des investissements substantiels dans les systèmes de santé. Avec cette nouvelle stratégie, nous essayons vraiment de trouver les domaines où nous pourrions obtenir l’impact le plus significatif avec l’argent des contribuables européens.

Cependant, nous avons identifié trois secteurs prioritaires, à savoir le développement humain, l’accès à l’énergie et l’agriculture, qui nous permettraient de favoriser concrètement la croissance inclusive et durable des pays bénéficiaires.

Vous avez succédé au commissaire Louis Michel qui avait été sévère mais lucide sur l'action de la France pour légitimer le putsch mauritanien de 2008. Quelles leçons tirez-vous de l'expérience de la Mauritanie, mais aussi de l'ensemble des pays ACP (tels que le Niger, Haïti, le Liberia ou Fidji) pour une application impartiale des dispositions de l'article 96 du traité de Cotonou ?

L’article 96 est important, mais lorsque les discussions politiques sont évoquées, l’article 8 de l'accord de Cotonou est encore plus important. L'article 96 est une option « nucléaire », car dès lors qu’on l’applique, son impact sur nos relations avec un pays est énorme. De plus, notre expérience nous prouve que l’application de l’article 96 affecte surtout les personnes les plus pauvres de ces pays. Pour éviter cela, il faut préserver ne serait-ce qu’un minimum les contacts politiques.

C’est le cas de la Mauritanie et du Niger, où les choses ont évolué très rapidement. Aujourd’hui, les conditions sont réunies pour pouvoir garantir la primauté du droit, la démocratie et les droits de l'homme. Pour cette raison, nous avons repris notre soutien au développement de ces pays. Le Niger est un excellent exemple car compte tenu du fait qu’il fait partie intégrante de notre stratégie sur la sécurité alimentaire, nous pouvons dégager des fonds encore plus importants.

En Mauritanie, nous devons créer un dialogue politique fort et un processus de consultation politique. Le cas de la Mauritanie est une leçon à retenir pour la cohérence des politiques pour le développement. L’accord de partenariat sur la pêche a énormément influencé les progrès que ce pays a enregistrés, mais il est important que l’action menée par l’UE reste cohérente et ne pas privilégier un secteur plutôt qu'un autre. En ce sens, l'impact de l'accord de partenariat dans le domaine de la pêche en Mauritanie peut nous aider à trouver une solution politique très rapidement.

Quelles sont les procédures de contrôle anti-corruption prévues par la Commission européenne et dans quel esprit sont-elles mises en oeuvre ?

Corruption aussi bien par recel d'autorités africaines que par l'initiative d'intermédiaires européens. Nous avons pris de nombreuses mesures afin que nos fonds ne soient pas détournés. Avant de financer un projet ou un programme, il ya un processus de vérification bureaucratique dans lequel nous expliquons nos conditions, les mesures qui pourraient être prises si nous découvrons des cas de corruption et nous identifions les résultats que nous comptons réaliser.

Chaque étape du projet ou du programme que nous finançons est suivie de près. Pendant le processus de mise en œuvre du projet, des contrôles supplémentaires sont prévus. Tant que tout le processus n’a pas été soumis à vérification, il ne peut y a voir de paiements. Une fois le projet terminé, nous effectuons une vérification finale. Les mêmes règles s'appliquent à l’appui budgétaire.

Il y a beaucoup de critiques envers cette forme d’aide promue par l’Union Européenne, nous sommes souvent accusés d’allouer des fonds aux États sans procéder à des vérifications ou imposer des conditions, mais ces allégations sont sans fondement. Nous ne finançons pas les gouvernements, à moins que le système de gestion des finances publiques du pays que nous soutenons soit crédible. Le processus de vérification est par ailleurs effectué par le Fonds monétaire international.

Nous sommes obligés de suivre l’Etat de droit et la gouvernance du pays bénéficiaire. Cela ne garantit pas qu'aucun des fonctionnaires locaux ou des politiciens ne soient pas corrompus, mais il y a de nombreuses mesures en place qui nous permettent de découvrir les mauvaises herbes, et s’il y a des violations, alors ces personnes tombent sous le coup de la loi nationale.

La vérification est effectuée maintes et maintes fois, notre système est solide, mais assez cher. La corruption est une question très sensible pour les Européens et nous ne pouvons pas nous risquer de menacer notre politique d'aide en fermant les yeux sur ce phénomène.

Alors que l’Onu annonce la fin de la famine dans la Corne d’Afrique, les pays du Sahel sont à leur tout gravement menacés par la sécheresse. Comment expliquez-vous que, alors que ces régions sont affectés par des crises alimentaires récurrentes, la Communauté internationale, y compris l’Union Européenne, interviennent toujours avec un temps de retard ? Quelles sont les stratégies de prévention et d’intervention de l’Union européenne en direction de ces régions d’Afrique dans le domaine de la sécurité alimentaire ?

C'est l'une des questions fondamentales de notre « Agenda pour le changement ». Nous dépensons près de 600 millions d'euros par an dans la Corne de l'Afrique et 100 millions dans le Sahel dans des programmes de sécurité alimentaire. Le problème est que nous ne sommes pas en mesure de répondre à l’ensemble des défis de la sécurité alimentaire. La plupart des pays touchés le sont par le manque d'infrastructure, de technologie, d'accès à l'eau potable, d'irrigation, etc.

Dans ces deux régions, nous essayons de mettre en place une stratégie globale sur la sécurité alimentaire qui prend en charge des pratiques durables et les associe dans le but d'avoir un impact structurel durable sur le territoire. Pour ce faire, il est crucial que les gouvernements des pays bénéficiaires soient pleinement engagés dans les programmes. Les droits de propriété foncière sont une question cruciale.

Les agriculteurs ont tendance à être conservateurs, mais si nous voulons qu'ils puissent investir davantage dans l'agriculture, augmenter leur productivité et commercialiser leurs produits, leurs droits fonciers doivent être protégés. Or, ces droits sont menacés dans de nombreux pays, et ceci met à son tour en péril la croissance. Les gouvernements doivent prendre les mesures politiques nécessaires, et pas seulement pour les agriculteurs mais aussi pour les zones géographiques habitées par les nomades où le problème de base est la sécurité alimentaire pour les animaux.

Dans ce contexte, le Sahel a deux défis fondamentaux: la volonté politique des pays d'aborder la question de la sécurité alimentaire parce que l'aide ne sera jamais suffisante pour lutter efficacement contre l’insécurité alimentaire s’il n'y a pas de volonté politique; la deuxième question concerne les investissements pour rendre les terrains plus productifs, la construction des routes, les marchés, les stockages, etc.

En somme, les gouvernements doivent investir dans l'agriculture et les zones rurales. Si nous prenons ces défis à bras-le-corps, je pense que l'insécurité alimentaire va disparaître dans les vingt cinq prochaines années.

La sécurité dans le nord Mali reste fortement menacée. Associée au risque de famine, la situation est de plus en plus explosive. Or, c’est la zone qui concentre la majeure partie des projets de développement européens. Dans une interview que Gilles de Kerchove nous a accordée en 2010, le coordinateur de la lutte contre le terrorisme de l’Union Européenne soulignait que la lutte contre les terroristes passait aussi, voire surtout par une lutte contre la pauvreté à travers des projets de développement en faveur des populations les plus pauvres. Qu’avez-vous faits pour aider en la résolution d’une crise qui aujourd’hui semble plus menaçante que jamais ?

Cette région se trouve dans une situation délicate, voire très dangereuse. Le Nord du Mali a été négligé pendant une longue période. Nous avons commencé un programme de développement dans cette zone géographique il y a au moins cinq ans, mais l'accès aux infrastructures de base, tout comme les routes, sont des défis permanents. Les populations n’ont pas été impliquées et ils pensent que le Sud du pays profite le plus de l’appui au développement de l'UE et de toutes sortes de développement économique. Par conséquent, il est important d'impliquer l’ensemble des maliens dans les programmes sociaux, indépendamment de la région d’origine.

Ces développements doivent être inclusifs. Il y a cependant un autre défi qui concerne certaines troupes armées de la Libye qui sont aujourd'hui massivement présentes au Mali. Cette présence a apporté des dégâts supplémentaires et de l’insécurité. Comme réponse, l'UE apporte son soutien à la sécurité et le développement dans le Sahel à travers le lancement de nouveaux projets de développement qui prévoient la construction de nouvelles routes qui relieront le Nord avec le reste du pays.

Nous mettrons par ailleurs l’accent sur les programmes sociaux, en particulier dans la santé, l'agriculture et l’éducation. Ceci dit, l’action la plus décisive doit être prise par le gouvernement. Je me suis rendu au Mali récemment et l’on s’attend à ce que le processus de négociations [entre le gouvernement et les Touaregs, ndr] soit bientôt en cours.

Le gouvernement malien doit prendre toutes les mesures possibles pour démontrer que la situation est sous contrôle. Si cela est démontré, nous lui fournirons tous les moyens dont il a besoin. Nous sommes conscients des défis auxquels ce gouvernement est confronté, et j’espère sincèrement qu’il va trouver des solutions pour instaurer à nouveau la sécurité dans le Nord du pays.

Ne pensez-vous donc pas que pour restaurer la paix dans le Nord menacé par la présence d’AQMI, le gouvernement malien doit adopter la stratégie privilégiée par la Mauritanie, à savoir l’option militaire?

Je ne crois pas qu'il existe une autre alternative. Ceci équivaut aussi pour le Niger car parmi les populations qui arrivent sur son territoire, il y a des mercenaires qui amènent de l’instabilité. Une solution politique ne semble pas faire pas partie de leur priorité. Bien au contraire, ils ont tout intérêt à opérer dans une région non sécurisée. L’option militaire est lourde de conséquences car des soldats y perdent leur vie, mais je ne vois pas d’autres alternatives valables. Une chose est sûre, nous allons continuer à soutenir le développement dans les pays du Sahel.

En 2010, l’UE a confirmé son rôle de donateur le plus important et le plus généreux au monde en terme d’aide publique au développement. Mais la possibilité d’atteindre les 0,7% d’ici 2015 semble très compromise par la crise économique et sociale qui touche de plein fouet les Etats Membres de l’UE et ses citoyens. Dès lors, comment convaincre ces mêmes citoyens sur la nécessité d’augmenter l’aide publique au développement alors que la forte croissance du continent africain est de plus en plus évoquée dans les médias européens ?

Pour répondre à votre question, il faut prendre en considération trois phénomènes. Je suis letton et en Lettonie, la coopération au développement est un thème encore méconnu. Lors d’un voyage que j'ai effectué au Burkina Faso, j’étais accompagné par un groupe de journalistes de mon pays. Nous avons visité des hôpitaux et des reportages ont ensuite été diffusés dans les médias lettons. Tout le monde a été choqué, parce que personne ne s'attendait un tel niveau de pauvreté, et ce malgré le fait que les centres médicaux que nous avons visités étaient en fait décents.

La plupart des pays européens assurent à leurs citoyens des prestations sociales de très haute qualité, la majeure partie d’entre nous ne peut même pas imaginer les conditions dans lesquelles vivent les gens dans certaines parties du monde. Mais lorsque ces personnes en prennent conscience, ils ne se posent plus de questions sur mon travail. Aider les gens dans les pays pauvres est notre principal objectif.

Le deuxième phénomène est plus sophistiqué. Lorsqu’un conflit éclate dans un pays en développement, nous en subissons les conséquences. Non seulement nous dégageons des fonds pour résoudre ces conflits, mais parmi nos soldats certains y perdent leur vie. La seule façon d’éviter cela est d’investir dans la coopération au développement. Si nous luttons contre la pauvreté, nous serons en mesure d’économiser de l’argent et des vies plus tard. Ensuite, il faut tenir compte du “phénomène Chine”.

La Chine offre de grandes opportunités de croissance pour l’Union Européenne. Nous pourrions aussi soutenir que nous avons perdu quelques emplois à cause de ce pays, mais c’était inévitable. Si ce n’était pas la Chine, cela aurait été un autre pays. Bref, ce que je veux dire c’est que l’Afrique doit être considérée comme un continent avec un potentiel de croissance.

A côté de cette croissance, dont certains médias se font l’écho, les citoyens européens perçoivent surtout l’Afrique sous le prisme de la pauvreté et des conflits comme celui somalien qui dure depuis plus de vingt ans. Comment l’Union Européenne peut continuer à justifier auprès de ses citoyens l’aide octroyée à des pays comme la Somalie ?

Au début du 20e siècle, les familles lettones investissaient tout ce qu'elles avaient dans l'éducation de leurs enfants. Nous devrions faire la même chose en Afrique. C'était un choix stratégique pour améliorer la qualité de vie de la population. Vous ne devez jamais négliger votre futur ou l’avenir de vos enfants. Si vous n'investissez pas dans ce futur là, vous ne pouvez pas vous attendre à ce qu’il y ait de la sécurité ou que les vagues migratoires et les guerres s’arrêteront. Faire de la coopération au développement signifie investir dans votre avenir.

En 2010, dans le cadre de cette coopération, nous avons investi 54 milliards de dollars, c’est-à-dire en moyenne 0,4 pour cent du RNB européen. Si l'on compare cet investissement à l'investissement que nous faisons en Europe pour retrouver le chemin de la croissance, il est clair que ce n'est pas un investissement extraordinaire. De ce point de vue, je crois que la plupart des gens acceptent notre engagement en faveur de la lutte contre la pauvreté.

L’Europe et ses citoyens sont confrontés à des difficultés terribles, mais je suis sûr que c’est une situation temporaire. Nous ne devrions pas jeter le bon travail que nous avons fait en termes de coopération au développement juste parce que nous subissons les effets d’une très grave crise économique. L’argent que nous dépensons pour la coopération au développement fait une grande différence et le prix que nous payons n'est pas très élevé.

Je pense que les gens seront en mesure de le comprendre. Regardez l'engagement du gouvernement du Royaume-Uni et la façon dont les britanniques ont accepté la décision prise par ce gouvernement d’augmenter l’aide publique au développement. Et la Grande-Bretagne n’est pas un cas isolé. La France et de nombreux autres pays européens intensifient leurs efforts contre la pauvreté. Nous devons continuer sur cette voie.

Interview coordonnée par Joshua Massarenti (Afronline.org)


 


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