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Atlantic Dawn : Le monstre est de retour !
Ah ! Encore une réalisation énormissime du Prodigieux Rectificateur! On remercie notre inénarrable Samouri Ould Ahmed Yehdhih, expert halieutique "indépendant" - un qualificatif qui n'est pas, à ma connaissance, synonyme d'objectivité - de nous édifier sur cet énième exploit herculéen.
Samouri vient, en effet, de publier dans la presse un plaidoyer pour tenter de justifier la présence de cet énorme bateau dans nos côtes.Ould Abdel Aziz, alors simple colonel mais déjà maître d'œuvre d'un premier coup d'Etat, s'inquiétait - dès 2005, nous rappelleSamouri- des "cinq ans de prédations" perpétrées, dans nos eaux territoriales, par le terrifiant "Atlantic Dawn", ce Léviathan de fer venu ratisser la sardinelle de nos côtes.
L'encore apprenti-rectificateur exclut donc le navire trop "performant", ainsi que le qualifie, avec beaucoup d'euphémisme,Samouri.
l y avait de quoi. L'Atlantic Dawn, c'est quatre cent mille kilos de poisson stockés par jour, avec une capacité de sept millions sans débarquement. Trois cent soixante-cinq mètres de chalut - plus de trois terrains de football ! - des sennes longues d'un kilomètre et profondes de cent soixante-dix mètres… Un chalutage dit " au bœuf ", très destructeur pour les fonds marins.
En raclant ceux-ci, les filets détruisent les coraux et les plantes aquatiques, base des écosystèmes locaux. Pour vider les chaluts, l'Atlantic Dawn aspire les poissons vers ses cales par des tubes suceurs, semblables à des aspirateurs géants.
N'entrant pas dans les critères de pêche du monstre, au moins le tiers des poissons capturés (certains avancent même le chiffre de 80 % !) sont rejetés, morts, à l'océan, ainsi que de nombreux dauphins et tortues. Soit, chaque jour, entre deux cent mille et huit cent mille kilos de poissons anéantis en pure perte (1)…
L'accord de pêche Mauritanie/UE de 2006 semblait mettre un terme définitif à cette abomination. En décrétant l'interdiction du chalutage au bœuf, suivant, en cela, les recommandations de la FAO, il gênait particulièrement les chalutiers RSW (réfrigérant les prises à partir de l'eau de mer), particulièrement friands, Atlantic Dawn en tête, de ce type de pêche qui assure de très grosses quantités de prises simultanées.
Premier pas, enfin, vers l'exploitation durable de nos côtes ? C'était compter sans le lobbying des très puissants intérêts liés au Léviathan moderne.
Dès le début de la rectification de 2008, le retour en arrière s'amorce en coulisses et, sous les pressions, scandaleusement conjuguées, de l'UE, menaçant de réduire le périmètre financier de l'accord, au prorata de ce "manque à pêcher", et de Bellahi Ould Brahim Vall, l'agent mauritanien d'Atlantic Dawn (2), et accessoirement cousin du président de la République, Agdhavna Ould Eyih, le ministre des Pêches, revient sur l'interdiction.
"Après avis scientifique et légal", affirme-t-il, ajoutant, pince-sans-rire, "… juste à titre temporaire". C'était en 2010. Trois ans plus tard, si l'on attend, toujours, la fin de cette fugacité, on reconnaît bien, par contre, la titanesque coque de l'Atlantic Dawn, sous l'étiquette Annelies Ilena. Le monstre est de retour !
Repéré, pour la dernière fois, le 4 juillet 2013, au large des côtes portugaises, par le site de surveillance http://www.fleetmon.com/fr/vessels/Fv_Annelies_Ilena_26077, il est annoncé, par la sectionRFD de Nouadhibou, le 13 du même mois, dans les eaux mauritaniennes.
Pêche illicite et redondante Pour justifier cette nouvelle crapulerie, Samouri Ould Ahmed Yehdhihnous enseigne, du haut de sa chaire experte, que "la nouvelle politique des pêches est venue combler les failles et corriger les faiblesses des anciennes dispositions" et qu'en conséquence, "les dimensions ou performances du Annelies Ilena, ex-Atlantic Dawn ne sont, rationnellement [sic !]...
...plus significatives, et il peut, objectivement [re-sic !], opérer dans nos eaux, sans risque et sans danger particulier, ni pour la ressource ni sur le plan de la rente. Car il a beau être performant, il ne dépassera pas le quota vendu, et le paiera après la pesée au port de Nouadhibou ". CQFD. Ah, y a pas à tortiller : c'est beau, la science !
Autrement dit, le protocole d'accord Mauritanie/UE de juillet 2012, bien que dénoncé, le 31 mai 2013, par la commission des pêches de l'UE, garantirait que l'Annelies Ilena travaille à perte, très en deçà de ses capacités - tout-à-fait objectives, elles - de pêche et se présente, bon prince, àNouadhibou, pour faire peser ses captures ?
Mais ladite commission n'a-t-elle pas, expressément, réfuté ces illusions, en déclarant, dans ses recommandations du 31 mai dernier : " En ce qui concerne la pêche pélagique congelée, le protocole impose, à des fins d'amélioration des contrôles de captures, une obligation de transbordement.
Cela est absolument incohérent, étant donné que les transbordements incitent à la pêche illicite et redondante, du fait de la possibilité d'un contrôle à la sortie des zones de pêche. Il est manifeste que cette mesure vise, exclusivement, à générer des revenus plus importants et augmente la contrepartie financière.
Ces clauses techniques ne sont pas rentables pour la flotte pélagique de l'Union, qui n'utilise pas ces possibilités de pêche et a, d'ailleurs, annoncé sans ambages qu'elle n'avait pas l'intention de le faire"?
Notre distingué expert invoque, également, le report, à vingt milles, au lieu de douze, du zonage concernant la pêche pélagique, qui " met hors de portée [des chalutiers] les espèces sensibles que nous voulons protéger (sardinelles côtières, céphalopodes, etc.)".
Peut-être n'a-t-il pas pris connaissance des " petits " aménagements concédés, le 24 mai 2013 àBruxelles, par Cheikh Ould Baya, ramenant la zone au sud du 17°05.00 à 13 milles ? Et l'on aimerait, enfin, que la rationalité objective de l'applaudisseur se penche, un peu, sur le poids des centaines de milliers de kilos de poissons anéantis en pure perte, chaque jour, par le Léviathan.
Que ce désastre soit, à ses yeux d'économiste, sans conséquence immédiate - des invendables sans intérêt - ne signifie, malheureusement pas, que sa portée écologique n'ait pas, à un chouïa plus long que le bout de son nez, des retombées extrêmement négatives, sur le marché…
Galère européenne… "Vitesse de croisière, avec le retour des Hollandais "… Comme c'est charmant, les protocoles qui vont, yachts de luxe, le long des ultimes côtes poissonneuses. Car, même si l'on ne trouve, nulle part, trace d'un quelconque vote final des députés européens sur le nouveau protocole d'accord de pêche avec la Mauritanie (3), il est évident que l'UE ne laissera pas sombrer un navire où elle est elle-même embarquée.
La collusion, entre elle et les gros armateurs de pêche, est en effet patente, ainsi que le souligne "Nature-Alerte " (4). Le site écologiste rapporte ainsi, chiffres de laFAO à l'appui, que les flottes mondiales de pêche sont "2,5 fois plus importantes que nécessaire".
Une bonne part de cette surcapacité a été provoquée, disent les experts, par les subventions gouvernementales, notamment en Europe et en Asie. En 2003, le montant global de ces dernières se situait entre 25 milliards et 29 milliards de dollars. Entre 15 % et 30 % de ces subventions paient le carburant nécessaire pour rejoindre les zones de pêche, tandis que 60 % sont consacrés à moderniser et accroître la capacité des équipements.
Un autre rapport, publié en décembre 2011, par le groupe écologiste Greenpeace, se penche sur le cas de PFA, l'association hollandaise, qui représente, notamment, l'Annelies-Ilena (5). L'étude estime que les profits annuels moyens de PFA, soit environ 55 millions d'euros, n'atteindraient, selon une hypothèse optimiste, que 7 millions d'euros, sans l'aide du contribuable européen.
Selon l'hypothèse la plus pessimiste, PFA perdrait, en réalité, 50,3 millions d'euros. Des fonds de l'Union européenne - ainsi qu'un soutien financier de l'Allemagne, de la Grande-Bretagne et de laFrance - ont aidé PFA à construire ou à moderniser quinze chalutiers, soit plus de la moitié de sa flotte. Le groupe a également bénéficié, de 2006 à 2011, d'une exemption de taxes sur le carburant, pour un montant situé entre 20,9 et 78,2 millions d'euros. Tout cela fait beaucoup d'argent que les financiers comptent bien récupérer, coûte que coûte.
Il en va des Léviathans comme des Monsanto : ce qui sauve leur folie destructrice, c'est qu'elle a, dès le départ, nécessité des investissements colossaux qui ne peuvent pas se dédire. On conçoit bien, monsieur Samouri, qu'il retombe, ici et là, quelque miette de ces orgies dantesques, dans telle ou telle poche mauritanienne. Mais au prix de quelle cruelle dévastation de la Mauritanie ?
Ben Abdallah
Notes
(1) : C'est notamment pour cette raison que l'Atlantic Dawn, même rebaptisé Annelies Ilena, reste interdit de pêche en Europe dont les députés ont approuvé, en février 2013, divers projets visant à interdire les rejets dans l'ensemble des eaux européennes, lors d'un vote en plénière sur la nouvelle politique commune de la pêche.
(2) : http://www.sosbar.org/?q=node/350 et http://www.worldfishing.net/news101/industry-news/pelagic-pair-trawl-ban-lifted-in-mauritania
(3) : Autrement dit, sur la base de quel accord Annelies Ilena et quarante-sept autres navires européens pêchent-ils, en ce mois de juillet 2013, dans les eaux mauritaniennes ?
(4) : http://naturealerte.blogspot.com/2012/01/30012012pacifique-sud-la-ruee-sur-un.html
(5) : Pelagic Freezer-trawler Association (PFA) est une association basée en Hollande qui représente neuf entreprises et vingt-cinq bateaux battant pavillon de l'UE dont l'Annelies Ilena, appartenant à l'entreprise néerlandaise Parlevliet & Van der Plas. Un think-tank de poids à Bruxelles…
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