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L’échec de la campagne agricole contre saison du blé dans le périmètre de Aéré M’Bar
Journal Terroir - Après une campagne rizicole éprouvante pendant l’hivernage 2014, les producteurs agricoles du périmètre de Aéré M’Bar aménagé par la SNAAT ont été obligés par les pouvoirs publics à s’engager dans une campagne contre saison dont l’objectif principal était d’expérimenter la culture du blé dans cette partie de la vallée où cette céréale est très prisée et consommée par les populations mais qui n’a jamais été produite sur place.
Contre la volonté de la plupart des producteurs agricoles du périmètre de Aéré M’Bar qui est exploité par les villageois de Dioudé Dièri, Dioudé Daandé Mayo, Abary, Aéré Golléré, Sèno Boussobé, Saboualla, Tejale, Dounguel, Wendou M’Babba etc …., le ministère de l’Agriculture a fait un forcing, menaçant de déposséder de leurs terres tous les paysans récalcitrants.
Les prévisions du ministère de l’agriculture portaient sur une superficie totale de 365 hectares. Mais au finish, seule une superficie de 381 H a été exploitée dont 298 Ha pour la culture du blé et 81 Ha pour les cultures de maïs et de Niébbé. Avec des rendements prévisionnels allant de 1, 300 tonne à 1, 400 T à l’hectare. Une campagne qui a duré 5 mois au lieu de trois mois comme prévu.
Les semis ont commencé le 25 novembre 2014 pour s’achever le 15 janvier, soit une durée de 51 jours pour une campagne qui a démarré le 1er novembre 2014.
De gigantesques moyens déployés par l’Etat
Le ministère de l’Agriculture a déployé pourtant de gros moyens pour la réussite de cette campagne agricole contre saison.
500 litres de carburant par jour, 36, 500 T d’Urée, 44 tonnes d’engrais de fond, 39 tonnes de semences, 10 petites pompes de 10 cylindres pour le drainage des eaux, 2690 tuyaux, des véhicules de traitement, des niveleuses pour la réparation des canaux et le planage des parcelles, une pelle mécanique, 60 manœuvres recrutés parmi les paysans, 13 gardiens, trois moissonneuses-batteuses, quatre grandes batteuses, deux petites batteuses, des engins pour le planage et le drainage, du matériel de lutte contre les attaques de culture, quatre encadreurs, quatre superviseurs, des surveillants de réseaux, deux consultants expatriés spécialistes de la culture du blé (un Algérien et un Egyptien) ainsi que les services techniques du ministère comme la Direction de l’Aménagement Rural (DAR), la Direction de l’Agriculture (DA), la Direction de la Recherche/Formation et Vulgarisation (DRFV), le Centre de Formation des Producteurs Ruraux de Boghé (CFPRB), la SNAAT(une société dirigée par un cousin du président de la république), la SONADER et la Délégation du Ministère de l’Agriculture au Brakna ont été mobilisés pour le succès de cette campagne qui a été malgré tout un échec.
Causes de l’échec
Un échec imputable grandement à la mauvaise qualité de l’ouvrage, c'est-à-dire l’aménagement du périmètre réalisé par la SNAAT et dont les producteurs avaient exigé la réhabilitation avant le démarrage de cette campagne. Le détournement du gas-oil destiné à la campagne, le retard du calendrier cultural, la nouveauté de culture du blé chez les paysans qui ne l’ont jamais cultivé sont entre autres explications de l’échec de cette campagne agricole du blé.
Le ministère de l’Agriculture n’a récolté que ce qu’il a semé. N’est ce pas ce même ministère qui a signé des conventions douteuses avec des entreprises incompétentes pour la mise en œuvre de ces grands aménagements dans la vallée du fleuve pour un montant global de 20 milliards de nos ouguiyas. Que de gâchis de l’argent du contribuable Mauritanien. Les témoignages des producteurs sur cette campagne sont accablants.
Les producteurs s’expriment
Dieynaba N’Diaye, productrice de blé (Dioudé Dièri)
Nous n’avons trouvé que des problèmes dans cette campagne contre saison. Vous pouvez rester deux à trois jours entrain d’irriguer un champ sans y parvenir. Une partie du champ est irriguée sans que l’autre partie reste sèche. Je le jure une partie du champ n’a pas été irriguée jusqu’à la période de la moisson. Avec toute cette fatigue, je n’ai rien récolté, un seul sac de blé.
Un seul sac de blé ? (Rires). Alors que les encadreurs avaient fait des projections de rendement qui oscillaient entre 4 et 5 sacs de blé pour 25 ares. Occupes toi de ton champ, tu auras un rendement de 4 à 5 sacs me disaient les encadreurs. J’ai tout fait mais c’est un travail très dur, surtout la moisson du blé. J’ai passé trois jours dans la moisson du champ, j’ai fait appel à mon fils qui est venu de Djéwol avec ses Talibés pour m’aider dans le travail. La fatigue est sans commune mesure.
Nous avons ramené la paille pour nos animaux. Il y a par contre d’autres producteurs qui ont vendu leurs pailles mais nous nous sommes des éleveurs de bovins et nous éprouvons d’énormes difficultés pour les nourrir. Je ne suis pas prête à refaire pareille campagne si l’aménagement n’est pas rectifié.
Car avec la fatigue que j’ai éprouvée pendant cette campagne, je ne suis plus disposée à refaire une campagne dans ces conditions. Quitte à ce que le champ reste sans être cultivé. Quelque chose qui ne peut pas être irrigué, des parties reçoivent de l’eau et d’autres restent totalement sèches. Une fois irrigué, l’eau s’enfonce dans les fissures.
Quatre mois passés dans le champ du matin au soir sous une chaleur accablante. C’est seulement ces jours ci que nous sommes restés sans aller au champ. Certains restent jusqu’à 10 H du soir sans trouver de l’eau. Une femme qui reste jusque tard dans la nuit au champ pour surveiller et irriguer, tu reviens avec des hommes, c’est une catastrophe ! A cela s’ajoute que l’aménagement n’a pas de voies d’accès.
Il faut traverser des champs pour accéder à votre champ. Une charrette ne peut pas accéder à l’intérieur du périmètre. C’est un périmètre fantôme celui-là. C’est du jamais vu. Mon dernier mot est que si ce périmètre n’est pas réaménagé de façon à permettre le déroulement d’une campagne normale, moi je n’y mettrai plus pied. Et des gens comme moi sont très nombreux là bas et moi je suis même plus gâtée que d’autres qui n’ont même pas eu de la paille.
Hawa Demba Thiam, productrice de blé (Dioudé Walo)
Le périmètre est loin de notre village ; en plus il y a le problème d’eau qui s’est posé tout au long de la campagne. Quand vous irriguez un champ, une partie est alimentée en eau alors que l’autre partie reste sans aucune goutte d’eau. Autre problème, après avoir vidé l’eau, c’est de sécher la terre pour la semer. Une fois semé, l’eau a encore envahi les semis.
Impossible de défricher la terre, certaines plantes sont mortes mais d’autres ont survécu. Mais pour encore sauver les plantes qui ont survécu, c’est le calvaire. Car il est impossible de trouver là où drainer l’eau, il faut alors vider l’eau avec des seaux ou d’autres récipients. C’est des trous à n’en pas finir, l’eau ne sèche presque jamais.
C’est au stade d’épiaison qu’on nous a dit que le carburant est terminé. Nous n’avions pas d’autres choix que de faire usage de nos faucheuses pour enlever les tiges de blé. A part l’alimentation pour le bétail, nous n’avons rien trouvé. Rien pour la marmite après cinq mois de labeur. Tout ce qu’ils nous avaient dit ne s’est pas concrétisé.
Dès le début, nous leur avons dit que l’aménagement n’est pas bon et nous avions demandé à ce qu’il réhabilite le périmètre avant d’engager la campagne mais ils ne nous ont pas entendus. Ils nous ont obligé à aller en campagne et voici le résultat. Quatre mois de travaux champêtres, nos époux sont là bas couchés.
Moussa Idy alias Gori N’Diaye, producteur de maïs (Dioudé Daandé Maayo) Au sujet de ce périmètre agricole, s’il était conçu pour un intérêt, nous ne l’avons pas vu. Nous avons rencontré beaucoup de problèmes lors de cette campagne. L’aménagement a été mal fait, l’eau ne peut pas entrer en plus les superficies distribués aux producteurs sont très petites, 25 ares pour deux personnes, c’est insignifiant, cela ne peut pas produire le rendement souhaité par le président de la république.
On nous avait dit que cette campagne était destinée à augmenter la sécurité alimentaire pour les populations bénéficiaires mais finalement, elle a été un échec. Les canaux de distribution sont mal faits, vous ne pouvez pas irriguer correctement, ils ont obligé les producteurs à aller en campagne et nous sommes allés en campagne malgré toutes ces difficultés ; en ce qui concerne les producteurs de Dioudé Walo auxquels j’appartiens, nous avons opté pour la céréale de maïs et nous n’avons obtenu aucun rendement.
Et le plus choquant, c’est au moment où le maîs était au stade d’épiaison que les encadreurs nous ont dit que le gas-oil est fini. Nous avons immédiatement entamé la moisson et les chameaux ont envahi en même temps le périmètre qu’ils ont commencé à dévaster. Et cela a posé des problèmes avec les producteurs qui ont osé conduire les chameaux et les chèvres en fourrière.
Certains parmi eux ont été arrêtés par la gendarmerie de Bababé qui leur a signifié que le chameau est un animal intouchable, il doit être repoussé le plus loin possible mais les chèvres elles peuvent être parquées en fourrière. Pas un seul grain n’a été récolté dans notre champ. Pour ce qui est de la paille enlevée, elle ne peut pas rembourser notre sueur.
Tant que le problème de l’aménagement n’est pas résolu, un planage correct des sols cultivables, tout investissement (gas-oil, intrants et autres) sera vain. Même notre chef de village a été convoqué par le préfet à deux reprises qui l’a menacé de nous déposséder de nos terres si nous refusons d’aller en campagne.
Aminata Idy Sy, productrice de blé (Aéré Golléré)
Moi par chance affirme cette institutrice de profession, je n’ai jamais cultivé de champ mais pour ne pas être dépossédé de ma parcelle de 0, 25 hectares, je me suis lancée dans cette aventure qui a été meilleure comparativement à d’autres qui ont fait la campagne du blé sans récolter un seul grain comme mon père, Idrissa Sy. Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas rencontré de problèmes, si nous avons rencontré d’énormes problèmes.
Certaines parties de ma parcelle sont restées sèches tout au long de la campagne jusqu’à la récolte. L’eau accédait plus facilement d’abord aux parcelles qui se trouvaient sur les parties basses et une fois que celles-ci étaient pleines, l’eau déborde ensuite vers les autres parcelles qui se trouvaient sur des parties hautes.
Moi j’ai rempli lors de la récolte 11 sacs de blé alors que ma belle Habsatou Samba N’Diaye a quant à elle récolté 12 sacs de blé. Un sac contient 13 mouds de blé. Moi je n’ai vendu aucun sac sur le marché. Bien que le prix du moud s’achète à 500 Um sur le marché. Dieu merci mais ça été éprouvant, si l’aménagement n’est pas réhabilité, il sera difficile de continuer la prochaine fois.
Daouda Abdoul Kader Diop