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Marée noire sur les côtes mauritaniennes : d’un cri d’alarme à un cri d’avertissement
Sidi El Moctar Ahmed Taleb - Il y a juste une semaine, les autorités mauritaniennes avaient constaté des tâches d’huile étalées, de manière discontinue, sur une distance d’environ 200 km. Celle-ci couvre la zone allant de 20 km au nord de N’Diago à un plus au nord du Port de l’Amitié de Nouakchott; la grande concentration de cette marée noire étant dans le secteur entre le Warf et l’Auberge ou Parc de Loisirs de « Sultan ».
Alors, le Premier Ministre Yahya Ould Hademine avait fait une déclaration sur le sujet, une conférence de presse fut organisée par les Ministres concernés et un Comité interministériel, mis en place.
En même temps, un Comité technique a été créé en appui. Celui-ci a travaillé d’arrache pied pour suivre l’évolution des rejets polluants, déterminer l’origine du phénomène, définir les mesures à prendre et évaluer finalement les conséquences globales probables de cette marée noire.
L’IMROP et l’ONISPA étaient le noyau dudit Comité technique; ces deux établissements étant, au passage, les seuls outils techniques nationaux censés capables d’édifier le public sur la réalité des choses et conseiller aux décideurs la réponse à apporter dans l’immédiat et comment réagir, à ce genre de crises, dans le moyen et le long terme.
En parallèle à ce travaille officiel, la presse nationale, sous toutes ses formes et des Partis Politiques, avaient continué à spéculer sur cette question de pollution marine en prenant, comme point de repère, l’échouage, le 11-15 Avril dernier, d’un navire de pêche russe dans la zone des Iles Canaries.
D’autre part, la Plateforme d’Echange sur l’Environnement Marin Mauritanien (PEEMM) avait constitué, à travers les données et avis partagés via sa propre tribune, une véritable source d’information pour les observateurs intéressés par ce genre de catastrophes.
Il s’agit en effet d’une problématique qui demande généralement l’expertise et la technicité, des moyens d’intervention adaptés et un effort collectif soutenu et dans lequel un grand rôle revient normalement à la communauté internationale et à ses institutions spécialisés.
Sur la base des premiers résultats du Comité technique et de l’exploitation de l’ensemble des données recueillies, le Ministre des Pêches et de l’Economie Maritime Monsieur Nani Ould Chrougha a annoncé que le secteur le plus touché a vite été identifié et fermé à toute activité anthropologique, la mortalité a concerné des groupes systématiques limités et à des taux faibles et qu’enfin, les risques écologiques sur la zone affectée seraient presque nuls.
A propos, des gens avaient répondu aux auteurs de certaines déclarations alarmistes faites tout au début de la crise pour leur dire que ce genre de marées noires, de mortalité plus ou moins massive d’espèces marines ou de booms d’algues (eaux rouges), s’observent souvent sur nos côtes et que leurs effets négatifs sont généralement limités et moindres.
Inspiré des informations relayées alors par la presse nationale à ce sujet et des contributions précieuses des membres du PEEMM, ma participation, durant les premiers jours du déclenchement de la crise, avait consisté à inviter, indirectement, le Comité technique pour qu’il tienne compte des trois faits suivants:
- L’échouage vers le 11 Avril dernier d’un navire de pêche russe avec d’importantes quantités de fuel dans ses cales (1.400 tonnes); sur instruction des autorités espagnoles, il parait que ledit navire a été conduit, au large, loin des Iles Canaris, pour finalement couler à de grandes profondeurs ;
- Aucune trace de cette nappe de pétrole dont on parle sur nos côtes du sud, n’a été signalée, ni au Maroc, ni dans les eaux de la zone nord de notre pays ;
- La marée noire signalée au niveau de Nouakchott, pourrait venir aussi bien du côté des eaux internationales (brut lourd ou ballast issus des pétroliers du commerce international) que des opérations de vidange des navires de pêche et de commerce ou d’exploration/exploitation locales du pétrole.
C’était aussi une sorte de provocation d’un débat profond entre les spécialistes en la matière et d’invitation des pouvoirs publics à traiter sérieusement cette catastrophe ou incident écologique. Une telle contribution, de porté plutôt pédagogique, avait insisté sur les thèmes et les détails suivants:
La prudence
Cette prudence est d’abord dictée par la difficulté de connaitre tout de suite l’origine de la nappe ainsi que l’insuffisance notoire des moyens nationaux pour faire face à la crise telle que décrite, au départ, par certaines sources officielles et non officielles.
Nos principales faiblesses, résideraient surtout dans l’estimation de l’ampleur du phénomène par rapport à la capacité d’autoépuration de l’océan et puis la nature et l’importance des moyens à déployer pour éliminer la nappe et réparer les dégâts qui pourraient en découler.
Ensuite, il y a le risque d’une dramatisation de la situation sur les prix de notre poisson sur le marché international et sur aussi nos rapports avec les acquéreurs actuels et potentiels de nos produits halieutiques. Une incrimination précipitée d’une partie étrangère quelconque, risque également d’altérer les relations diplomatiques de notre pays avec certains partenaires traditionnels stratégiques.
Les hypothèses
L’approche précautionneuse recommandée, incite à chercher l’aide des pays et laboratoires spécialisés dans ce genre de problèmes pour déterminer les hypothèses les plus plausibles en ce qui concerne la nature et l’origine du polluant : fuel ou pétrole brut lourd et ce par rapport 1. au navire de pêche russe échoué dans les eaux espagnoles et cité souvent à ce sujet, 2. à un éventuel navire pétrolier de commerce international (ballast ou brut lourd), 3. aux opérations d’explorations/exploitation locales de pétrole ou de vidanges en mer des navires de pêche et de commerce, etc.
Le travail à faire dans le plus court terme
Dans une deuxième étape, il s’imposerait de commencer à travailler pour infirmer ou confirmer, l’une après l’autre, les hypothèses retenues au départ. Là, il est impératif d’impliquer effectivement les partenaires dans les analyses, le recours aux données satellitaires et dans la définition des méthodes, équipements et matériels les plus adaptés à être utilisés.
Ensuite, viendrait la définition d’un ensemble de mesures à caractère d’urgence dont la première serait l’application d’un plan d’intervention tenant compte des particularités de la zone de propagation de la nappe : connaissance préalable de la dynamique spatio-temporelle des masses d’eau (nature des courants et vents marins, leurs fréquences, intensités et directions, etc.), et d’une cartographie de la vulnérabilité spatiale des différents secteur de notre côte, y compris le secteur sinistré.
Une autre mesure, en constituerait l’engagement, auprès des concernés (assurances, Fipol), des procédures de réparation des dégâts et indemnisation à l’encontre de la partie -si elle existe- qui aura été désignée comme responsable du déversement du polluant.
Enfin, les autorités mauritaniennes devraient adresser des requêtes à leurs partenaires pour demander leurs aides dans l’élimination complète d’éventuelles séquelles de cette crise ; serait-ce l’occasion aussi d’informer ces partenaires sur l’intention du gouvernement mauritanien de à mettre prochainement en place une vraie stratégie de lutte contre les pollutions marines par les hydrocarbures (prévention et intervention).
L’élaboration d’une vraie stratégie
Cette stratégie devra répondre à la question « comment notre pays pourra-t-il faire face, à l’avenir, à ce genre de catastrophes imprévues (mesures institutionnelles et réglementaires prévues dans le plan POLMAR et autres) ? ».
Explicitement, une attention particulière est à accorder (i) à la nature des parties nationales directement concernées et à la manière de les faire intervenir harmonieusement en cas de catastrophe (réquisition des moyens de l’ensemble des administrations du pays et leur gestion mutualisée sous une même tutelle), (ii) au renforcement des études environnementales, particulièrement dans le domaine de l’océanographie physique et (iii) à la coopération internationale (au-delà de l’OMI).
Par ailleurs, les autorités publiques semblent dire aujourd’hui aux populations d’être tranquilles et calmes puisqu’il s’est finalement agi, à l’issue des investigations faites, d’un phénomène qui s’est souvent produit dans nos côtes sans laisser de conséquences néfastes sur nos ressources biologiques marines et la faune ornithologique.
C’est aussi l’occasion pour moi de répéter que cet accident écologique, mineur soit-il, fait quand même penser à l’avantage et à la nécessité pour le pays (i) d’avoir des institutions avec des prérogatives claires et des responsabilités bien situées en matière d’environnement marin et (ii) d’être doté de moyens requis pour une politique propre de lutte contre les catastrophes naturelles, en général et la pollution marine par les hydrocarbures, en particulier.
Cette fausse alerte est aussi, pour moi, assimilable à un réel cri d’avertissement adressé aux pouvoirs publics, aux institutions nationales de recherche, à la société civile et enfin aux partis politiques mauritaniens ou de la Mauritanie.
Dr Sidi El Moctar Ahmed Taleb